Hors Saveur

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Des langues interdites

Je visite une expo avec une nouvelle amante : mon envie d'elle se mêle à la perception d'une oeuvre de Léna Fillet, et vice-versa.

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Camille Cornu
oct. 08, 2025

Je suis en terrasse avec C, une amante récente.

C’est la première fois qu’on est ailleurs que dans un lit.

Je bois un chocolat chaud. C porte un crop top, elle dit qu’elle voulait avoir l’air cute mais qu’elle a froid. Je ne comprends pas pourquoi elle ne se détache pas plutôt les cheveux. Je voudrais lui poser des questions mais je les garde pour moi. Je n’aime pas ce chocolat chaud mais ça m’occupe, il y a une petite cuillère, je préfère les grandes, mais je tracte petite cuillerée après petite cuillerée jusqu’à ma bouche et j’aime ce geste. Le chocolat chaud n’est vraiment pas terrible, sauf la mousse sur le dessus, je fais des trous dans la mousse, je trace des motifs. Les questions que je voudrais poser à C ne sortent pas. Elle glisse ses doigts entre les miens en me regardant, et ses yeux m’attrapent le coeur. Ça me donne envie d’elle et pourtant cette tendresse là n’a rien à voir avec la violence de notre sexualité.

Je ne me souviens pas de quoi on parle. J’ai prévu de passer à un vernissage, celui du prix utopie. Elle a l’espoir que je la ramène chez moi après, mais ça veut dire qu’elle doit m’accompagner au vernissage avant, elle hésite. Surtout que je ne lui garantis rien, peut-être que je n’aurais pas envie d’elle, je lui dis que je ne sais pas trop.

Puis subitement il se met à pleuvoir violemment, une averse. Elle change de chaise pour être moins près de la pluie, elle vient à côté de moi, on se blottit. On dit : dès que la pluie se calme, on y va. Depuis qu’elle a mis ses doigts entre les miens j’ai envie de la toucher tout le temps, à défaut de lui poser mes questions. Il paraît que je pose toujours trop de questions. Je garde ma langue pour moi. Elle ne veut pas que je parle, je pense qu’elle ne veut pas que je parle.

Elle me demande : ce n’est pas loin de toute façon, le vernissage ? Je dis non, c’est juste à côté. Je sens que je dois décider, je l’entraîne, on se lève, on court sous la pluie jusqu’au CWB.

On traverse la salle, on se tient la main au milieu des oeuvres que je ne peux pas voir, je n’ai aucune capacité de concentration, on arrive dans une cour, soudain :

Léna Fillet est là, elle nous dit d’aller voir son oeuvre,

ses cuillères.

Je n’ai vu aucune cuillère, lui dis-je.

Mais pourtant elles sont juste en face de la porte, me répond-elle.

J’ai honte d’avoir aussi peu d’attention. Je lui présente C pour faire diversion.

Comme tout le monde, Léna rit parce qu’on a le même prénom. C’est facile à retenir, dit-elle. Léna nous donne une consigne d’observation. Quand vous serez face aux cuillères, levez la tête.

Les consignes d’observation sont un bon exercice de recentrement. Les billes aussi qui sont un point précis à trouver. Soudain je me calme et l’expo s’aligne sur mon agitation. Je trouve les cuillères, je trouve les billes, je fais partie du show, C est à côté de moi, les billes tiennent en équilibre au bout de cuillères suspendues, je me tais, elle tient ma main.

Comment ne pas aimer les billes ? La forme ronde et pleine du jeu universel. Des couleurs et motifs pour tous les goûts. Mystérieusement maintenues sur le bout d’une cuillère comme un mot sur le bout de la langue. Le jeu suspendu, arrêté, C et moi en terrasse au lieu d’être dans un lit, cette tendresse inattendue, une pause le souffle court.

La tension de l’attente et de la chute. Ce qui de l’enfance s’est arrêté y reste sans tomber. Face à l’installation, on lève la tête. Et si une pluie de billes s’abattait sur nous ? C’est le but d’une cuillère, non ? Verser, transverser. Elles se sont installées en nombre, ce serait une bonne petite avalanche. Elles ont l’air si inoffensives. Mystérieusement aimantées à un socle de métal lui même accroché à mur de béton, l’équilibre improbable inquiète. Les matières se toisent, rien ne bouge mais tout est mouvement contenu.

Le corps de C encore collé au mien, j’attrape une poignée de chair sur ses hanches, je presse. Fort. Je veux qu’elle souffre. J’enfonce les ongles que j’ai laissés pousser spécialement pour elle. Je veux qu’elle se retienne de crier parce qu’on est dans un lieu public. De toute façon si elle crie, je la pincerai encore plus fort pour la punir. C cligne des yeux, penche la tête, le cri ne sort pas, la bille ne tombe pas. Je pose mon autre main sur sa joue, affectueusement. Elle a le visage froid. Je pose toute ma main sur son visage pour lui apporter de la chaleur, elle s’y appuie en fermant les yeux.

Soudain je pense que c’est une très mauvaise idée de placer une bille dans une cuillère : fausse route alimentaire. On ne doit pas avaler les billes. Soudain je me souviens, les billes ce n’est pas pour tout le monde. Pour les enfants qui savent que tout ne se met pas dans la bouche. Et comme je les comprends ces enfants, moi aussi je veux mettre la bille dans ma bouche. Et ça n’a rien à voir avec un quelconque stade buccal, ça a à voir avec la gourmandise. Ça ressemble à un petit fruit, un petit bonbon, et vous allez me dire que je suis juste censé le faire rouler en essayant de contrôler sa direction ?

Peut-être que je préfèrerais challenger ma digestion. Comment je suis censée savoir que ça ne se mange pas si je n’essaie pas ? Il faudrait croire les règles du jeu. Contrôler mon désir et la force de mon doigt. Je ne suis pas censée l’avaler je suis censé l’éloigner de moi. C’est ça les billes. C’est la règle du jeu. On utilise deux doigts comme propulsion, on éloigne l’envie de la bucalité. Si les règles sont respectées et maîtrisées on reste dans le jeu. Bien sûr il y a toujours un risque de mal maîtriser. De déraper du jeu et de glisser ailleurs.

J’ai envie que la bille tombe mais je trouve cet équilibre obsédant. La bruit qu’elle ferait en tombant et sa façon de rebondir, ce sont des choses connues et calculables. Mais ce genre d’équilibre, on ne sait pas combien de temps ça peut durer. Ça pourrait craquer n’importe quand.

L’encadré m’ennuie, ça dit « désir lesbien et bucalité ». J’ai peur que ça renvoie à l’idée de sexe oral plus que de gourmandise. J’ai peur parce que ça m’ennuie que le sexe lesbien soit si souvent associé au sexe oral. Ça ne me correspond pas, à moins d’oser l’élargir, à moins que sexe oral = gourmandise, morsure, dévoration. Là okay, c’est moi.

Mais l’oeuvre dépasse l’idée de mettre une bille dans sa bouche,

on aurait aussi bien pu laisser les cuillères à plat, laisser les gens se servir.

Ce qui m’obsède le plus dans cette oeuvre est la position des cuillères, la menace du déversement qui se confronte à l’équilibre. Le self-contrôle des cuillères, si vous voulez. Ça me fascine. Elles sont là, en position de versement, leur position naturelle, et pourtant elles ne laissent rien tomber. Je les vois en tension entre leur instinct et leur éthique, à respecter les billes ou à protéger les visiteurices d’une avalanche.

Elles sont comme moi, elles aiment frôler, jouer au bord du réel, au bord du désir et de la chute.

Ici il s’agit d’équilibre et de suspension. Il s’agit de se tenir sur le seuil comme de se retenir de baiser au milieu de mondanités. Et peut-être encore de regarder de loin, d’observer ce qu’il y a dans la pièce d’à côté. Comme à cette époque où on hésitait à intégrer vraiment le groupe des queers : réminiscence de l’enfance ou de l’enfance lesbienne, de cette époque où on regardait de loin en se demandant comment ça marche, et est-ce que ça existe vraiment, est-ce que je fais partie de ce groupe, est-ce que je peux y aller ? Est-ce que je peux franchir ce seuil là ? Cette époque où on ressentait déjà les choses sans bouger, l’élan intérieur immobile.

Il ne s’agit pas de sexe oral mais de frôler les bords. La bille appelle le mouvement, la propulsion des doigts, la cuillère tombante réclame l’empoignement. Tout ce qu’on croyait bouche devient main, chaque partie du corps se métamorphosant constamment et devenant tour à tour centre du désir.

J’ai vu cette expo avec mon amante, elle me tenait la main pour la première fois. Toute cette journée du samedi elle m’a suivi dans mes mondanités arty. Elle n’arrêtait pas de me toucher, de serrer mes doigts, de mettre sa tête contre moi, de se blottir un max. Après le vernissage je l’ai emmenée en voir un autre, puis un spectacle, elle a rencontré la moitié de mes amix en une demi-journée. Son corps docile me suivait, de temps en temps je lui pinçais les tétons pour la faire patienter. Elle attendait le moment où je la ramènerais chez moi pour la défoncer totalement et méthodiquement, elle patientait dans des méandres de politesse et de tendresse où son désir est à l’étroit.

Avec cette amante là justement on n’utilise pas de bouche. Je la pince mais je ne la mords pas. Elle a peur, elle me dit, elle a peur des bouches, c’est trop mouillé, et surtout : « j’ai trop peur que quelqu’un croque un morceau », me dit-elle plusieurs fois. Elle a peur qu’on lui arrache un morceau d’elle-même. Je comprends, c’est terrifiant. Mais alors moi j’adore mordre. C’est mon mouvement naturel. Si je ne peux pas le faire je me sens comme une cuillère accrochée à un mur au lieu de tenir dans une main. Je ressens cette tension, je pourrai tomber et je me nourris de frustration. Je sens l’énergie des contradictions et de la frustration enfler en moi.

Les jeux comportent des règles, c’est aussi ce qui pousse à la créativité. Elle ne veut pas que je la morde, je ne la mordrais pas. Ce serait la fin du jeu. Je transfère le désir au creux de mes doigts, parce que je veux rester dans le jeu. Il est interdit d’avaler les billes. C’est risqué. Ce serait la fin du jeu. On transfère le désir au bout de ses doigts et on joue dans les règles. Être créatif permet de rester sociable.

La façon dont elles sont présentées, à l’extremité de la cuillère, est trompeuse : on pourrait être tenté d’y voir une forme de vulve. On pourrait y voir des seins. On voudrait se dire que puisque c’est une cuillère, ça appelle simplement la bouche. Mais le sexe lesbien est un peu plus créatif que ça. Pourquoi pas aussi une raquette et une balle, qui sont une autre forme de mon désir lesbien personnel, ou l’envie de lui partager mes plats d’enfance préférés.

Détournez un objet de sa fonction première et vous obtiendrez une métaphore. Les métaphores ça se file à l’infini, ça fait durer le désir et lanciner les sexes enflés. Les métaphores sont une forme d’edging.

Je ne la mords pas mais je la pince, je l’empoigne en enfonçant mes ongles, ma bouche se déplace au creux de ma main, toute ma tension sexuelle se concentre ici entre les doigts qui pincent.

Plus tard, l’amante dévore des chips à la cacahuètes et des tartines de betteraves. Croyez-moi je fixe sa bouche, croyez moi j’apprends par coeur le mouvement de sa mâchoire, elle ne le sait pas mais j’analyse chaque détail de sa façon de manger : les chips attrapées par 3. Jamais je ne ferai ça - je ne mets jamais 3 chips à la fois dans ma bouche. Je les croque une par une. Mais en la regardant il me semble évident qu’elle fait partie d’une autre équipe : l’équipe des gens qui enfournent des petites poignées de chips dans leur bouche. Non, je ne savais pas que ces gens existaient et je crois qu’ils ne me plaisent pas. C’est peut-être mieux alors, que nos bouches ne se rencontrent pas - sans doute ne seraient-elles pas compatibles.

Ce jour là avec l’amante on n’a pas eu le temps de faire de tests covid et elle a dû garder son masque pendant que je la baisais. Elle a dû parce qu’immunodéficiente et pas envie de se retrouver terrassée 3 mois comme la dernière fois. Alors il n’y avait pas de bouche, pas du tout, au point que je lui ai ordonné de me regarder dans les yeux parce que c’était trop, de ne pouvoir voir ni ses lèvres ni ses yeux. Normalement je préfère les lèvres, mais à défaut je prendrai les yeux. Je me souviens de son regard alors que ses paupières s’entrouvraient le plus lentement possible et que je répétais : regarde-moi dans les yeux.

Je me souviens de son regard terrifié du mind fuck à venir, parce que d’habitude je lui ordonne l’inverse et elle le sait. D’habitude je lui interdis de me regarder dans les yeux et si elle s’y risque je la gifle (c’est mérité).

Et ce jour là : regarde moi dans les yeux.

Ce jour-là ses paupières étaient ses lèvres et ses pupilles sa langue. Elle ne s’y attendait pas. Elle ouvre les yeux lentement et j’y plonge les miens comme j’aurais mis la langue dans sa bouche. Elle ne le sait pas. Elle ne sait pas à ce moment là que ses yeux sont une bouche.

Bien sûr que ma partie préférée d’un visage est la bouche. Elle a peur que je croque un morceau et je comprends, parce que c’est ce que je veux au fond. Je voudrais manger mes amantes. Mais j’ai de la pratique. Je sais mordre à la limite, je sais doser la pression et la durée. Je tire mon plaisir de frôler cette limite.

Comme cette force invisible qui permet à la bille de ne pas tomber de la cuillère.

Je me retiens, je savoure le contrôle et la discipline, je savoure la limite et je digère la frustration.

Quand je trouve cet endroit là je peux jouir, quand je trouve le seuil, l’endroit où je décide de m’arrêter avant que le désir ne se désintègre. L’endroit où le jeu s’arrêterait parce que les limites n’auraient pas été respectées. Le digérer et le laisser brûler en moi. Ni le sexe ni les billes ne sont des jeux inoffensifs.

L’interdiction de mordre m’oblige à me réinventer. C’est une métamorphose de moi-même à moi-même. Je pourrais décider de mordre malgré tout, décider que les billes sont faites pour rouler et les cuillères verser. Alors je sortirai du jeu, je tomberai de l’autre côté, là où le réel est mortifère et chiant, là où le réel = solitude. Choisir la sociabilité, c’est choisir la créativité.

Ce moment où la cuillère et la bille sont un peu plus qu’une cuillère et une bille. Pas là où on les attend, mais créatives et sociables. Ça nous dit aussi quelque chose de la force d’être ensemble et des alliances improbables. C’est ensemble qu’on réinvente et qu’on s’élève. C’est peut-être pour ça que Léna nous avait dit : levez la tête. Il y a une impression de vertige. Des cuillères jusqu’au plafond, chacune leur petite bille. Les alliances appellent les alliances, et dans cette accumulation, n’ont plus rien de si improbable.

=> Edition 4 du prix Utopi.e, à voir à Paris au CWB jusqu’au 18 octobre 2025.

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